Frances McDormand : portrait d’une anti-muse “pertinente à jamais”

Avec son récent Oscar de la meilleure actrice pour Nomadland, Frances McDormand est entrée dans le club très privé des actrices triplement oscarisées, aux côté de Meryl Streep ainsi que Katharine Hepburn et ses quatre statuettes. Mais la comparaison s’arrête là.

Un double exploit puisqu’elle a reçu ses deux derniers Oscars en trois ans seulement, en 2018 et en 2021, preuve que les années n’altèrent en rien son ambition. Elle le dit d’ailleurs elle-même, ses rôles les plus audacieux, elle les a eu après 50 ans. Peut-être parce que contrairement à la coutume hollywoodienne, elle accepte de vieillir. Et surtout, car elle n’a pas laissé l’âgisme faire son oeuvre. Craignant de voir les projets intéressants se faire de plus en plus rares, elle est devenue productrice et s’est ainsi créé des rôles sur mesure.

“Après quelques anniversaires de mariage, un soir bien arrosé, j’ai demandé à Joel [Coen, son mari, ndlr] : “Est-ce que je suis ta muse ?” Il m’a répondu : “Non !” Et tout compte fait, je préfère être sa productrice.”

Si public et critique s’accordent aisément sur le fait qu’elle est une des actrices les plus talentueuses et singulières de sa génération, elle reste une véritable énigme dans le paysage hollywoodien. Tentons donc ensemble de décrypter le mystère McDormand.

L’anti-muse des Coen

L’an prochain, l’actrice aura 64 ans et terminera une boucle symbolique. Elle signera sa huitième collaboration avec Joel Coen, son mari à la ville depuis près de quarante ans, dans The Tragedy of Macbeth, sa première production en solo, sans la collaboration de son frère Ethan. Aux côtés de Denzel Washington, l’actrice incarnera Lady Macbeth, dans l’adaption de la tragédie de William Shakespeare. Et ironie du sort, la reine d’Écosse fut le premier rôle de Frances McDormand lorsqu’à 14 ans, elle fit ses début sur les planches.

Passionnée de théâtre, elle sortira ensuite diplômée de la prestigieuse Yale School of Drama. C’est grâce à la défection de sa colocataire qu’elle obtiendra son premier rôle au cinéma dans Sang pour Sang, premier long-métrage des frères Coen. Lors de sa masterclass au Festival Lumière en 2019, l’actrice se souviendra :

“C’était une expérience formidable parce que tout le monde débutait. J’étais la plus expérimentée, parce que je venais du théâtre, mais je n’avais jamais travaillé pour le cinéma et j’avais peur de surjouer. Alors je ne faisais rien. Un copain m’a dit : “J’adore ton parti-pris de rester comme ça, la bouche ouverte“. J’ai avoué que ce n’était pas un choix conscient…”

Elle tombera amoureuse de l’ainé des réalisateurs et douze années plus tard, elle ramènera son premier Oscar à la fratrie pour son interprétation de flic déterminée du Minnesota et enceinte jusqu’aux oreilles dans Fargo. Un rôle de pure composition pour celle qui, pendant le tournage, attendait la réponse à sa demande d’adoption. Feu vert, le couple adoptera au Paraguay Pedro McDormand Coen. Frances McDormand est elle aussi une enfant adoptée, élevée par un père pasteur et une mère infirmière, dans un milieu conservateur, strict et religieux.

“Toute la première partie de ma carrière, je me suis contentée de seconds rôles où je faisais valoir les autres, parce que je voulais avoir du temps pour élever mon fils. Mais quand il a quitté la maison, j’ai décidé d’être protagoniste.”

C’est ainsi qu’au fil de son impressionnante filmographie, se dessine un appétit pour les rôles de femmes qui défient toutes les attentes de la société concernant la féminité et la maternité. De Linda Litzke à Mildred Hayes, en passant par Marge Gunderson, c’est une constante : jamais elle ne fait d’effort pour qu’on l’aime, elle, son jeu, ou ses personnages. Au New York Times, elle confiera :

“J’avais l’habitude de demander à Joel : “Pourquoi vous n’écrivez pas de meilleurs rôles pour les femmes? En fait, pourquoi vous n’écririez pas un rôle pour un homme que vous me laisseriez jouer ?”

L’art de l’esquive

Celle que les prises de parole officielles et formatées n’intéressent pas leur préfère les pas de côté. Sur la scène des Oscars en avril dernier, elle a conclu son bref discours en poussant un hurlement de loup, un hommage à Michael “Wolf” Snyder, l’ingénieur du son du film qui s’est récemment donné la mort.

Le cri du cœur de Frances McDormand (“Nomadland”) : “Je vous demande d’emmener très bientôt ceux que vous aimez dans une salle de cinéma, serrés les uns contre les autres.”

Elle est une des actrice les plus récompensées mais n’aime pas se plier au jeu des cérémonies en grandes pompes, pourtant de coutume dans le milieu du septième art. Quand son mari et son beau-frère ont été sollicités pour produire la cérémonie des Oscars, elle leur a suggéré de délocaliser la soirée de Los Angeles à Coney Island, “pour forcer les célébrités hollywoodiennes à se mêler au peuple”.

Si elle paraît être une personnalité simple et aucunement inaccessible, elle refuse cependant la majorité des solicitations médiatiques depuis Fargo. L’actrice a également une politique très stricte en ce qui concerne les selfies. Jamais elle ne les accepte, préférant proposer à ses fans une courte conversation à la place. On pourrait craindre pour sa survie dans la jungle hollywoodienne mais cette exigence a au contraire alimenté une rareté salvatrice.

Si Nomadland fut une véritable consécration pour sa réalisatrice, pensé par le prisme de cette volonté d’anonymat, il l’est également pour Frances McDormand. Elle est l’instigatrice et la productrice du projet, c’est elle qui a été chercher Chloé Zhao pour porter à l’écran le livre de Jessica Bruder. Elle fut ensuite convaincue par la réalisatrice d’incarner le premier rôle et elle est ainsi devenue la première actrice professionnelle dirigée par la cinéaste chinoise. C’est donc entourée d’acteurs non professionnels, essentiellement issus des communautés de nomades et qui ignoraient qu’elle était une actrice multi oscarisée, qu’elle a vécu ces mois de tournage, comme un poisson dans l’eau.

Elle a donc porté financièrement et personnellement ce projet mais en a également profité pour réaliser un vieux fantasme, celui de quitter Hollywood une fois la soixantaine atteinte, de retrouver l’anonymat en changeant de nom et de s’installer dans un van pour vivre sur les routes.

McDormand, un film de Chloé Zhao

Ainsi, Nomadland pourrait s’avérer une grille de lecture efficace pour percer le mystère de l’actrice. Toujours sur la corde raide entre bienveillance et rigidité, douceur et misanthropie, Fern et Frances tracent leur route dans l’ouest américain, l’une dans son van, au grès des rencontres, l’autre déjouant tous les pièges hollywoodiens. Oscarisée pour des rôles-performances de composition, dans Fargo et 3 Billboards, Les panneaux de la vengeance, elle est cette fois-ci récompensée pour un tout autre rôle, qui joue avec les frontières de la réalité sans pour autant les effacer.

Dans Nomadland, la vie de Fern répond à celle de Fran(ces) et Zhao a infusé son film des petites touches de réalité et imbriqué certains détails de la vie de son actrice dans son récit. Ainsi, le précieux service d’assiettes de Fern a véritablement été offerte à Frances par son père lorsqu’elle a été diplômée de l’université et la soeur de Fern est quant à elle interprétée par une amie très chère de McDormand. Pour se préparer au mieux au tournage, l’actrice a également vécu avec des communautés de nomades et occupé différents emplois saisonniers de récoltes de betteraves dans le Nebraska ou dans un entrepôt en Californie.

Mais craignant que Nomadland devienne “McDorland”, sorte de documentaire à sa gloire, l’actrice a préféré poser des limites. Comme elle le rappelle dans son discours de remerciement aux Oscars, Frances n’est pas Fern. Elle a donc refusé que son fils Pedro et son mari Joel apparaissent dans le film, volonté initiale de Chloé Zhao.

Difficile donc de définir Frances McDormand. C’est peut-être dans les colonnes du New York Times que l’on trouverait un début de réponse. Ce sont les mots de Chloé Zhao, qui sont à la fois le plus beau des compliments et la meilleure définition de l’actrice : “Frances McDormand ne s’est jamais pliée aux critères d’une industrie âgiste et c’est pour ça que selon moi, elle sera pertinente à jamais.”

Read More